Soundtrack

Soundtrack

7 avril 2016 0 Par Mélanie

Auteur : FURUKAWA Hideo 古川 日出男
Traduction : Patrick Honnoré
Titre original : サウンドトラック Soundtrack
Éditeur : Philippe Picquier
Parution japonaise : 2003
Parution française : août 2015
ISBN : 2-8097-1110-3
Prix : 23,50€
Extrait : Sur le site de l’éditeur

La quatrième :
Fin du XXe siècle. Deux enfants, un garçon et une fille, se retrouvent échoués sur une île déserte dans le Pacifique. En deux années, ils développent des techniques de survie et de communion avec la nature, proches du chamanisme. Devenus grands et rendus à la civilisation, ils découvrent un Tokyo transformé par le réchauffement climatique et l’immigration environnementale. Envahi par une végétation tropicale et des colonies de corbeaux à gros bec. Où ils vont devoir survivre sur les décombres de la société des hommes.
Ce roman d’une puissance imaginaire stupéfiante, à l’écriture fiévreuse comme un long solo de guitare rock, emprunte les codes de la science-fiction pour mieux dynamiter la fiction tout court.
Sa forme est celle d’une spirale qui se resserre et tourne de plus en plus vite. Pour Furukawa la littérature est une arme, une tornade qui emporte tout, et Soundtrack le roman fondateur de toute son œuvre.
« J’étais un humain, j’étais en colère, et j’ai juré de mettre mes tripes à écrire un chant à la gloire des corbeaux. J’ignore à quel âge je mourrai, j’ignore combien de dizaine de romans j’écrirai jusqu’à ma mort. Mais je peux dire une chose. S’il y a quelque chose que l’on puisse appeler l’ère Furukawa, alors son année 0 correspond à l’année de publication de Soundtrack. »

Mon avis :

Ce roman est un ovni, un typhon, un concert punk, une apocalypse. Il vous chamboulera, enverra valser vos idées sur le Japon, sur la littérature, sur la musique, sur l’avenir, sur le monde, tout sera piétiné comme par des éléphants affolés. Il vous fatiguera, vous forcera au combat, à aller toujours plus loin, à accepter l’absurde, le fou, la déliquescence d’un paradigme. Il vous fera voyager au-delà de vos propres limites. En cela, ce roman est un concentré de génie et de folie pur.

Divisé en deux parties, numérotées de 0 à 17 pour la première, de 0 à X pour la seconde, parties inégales en termes de longueur, mais qui se suffisent largement, ce livre est complexe à aborder. C’est un roman qui mélange les genres avec grâce et aisance, de l’aventure, quelques accents de polar, avec une dimension fantastique (chamanisme) et science-fiction (anticipation). La langue utilisée, sans être verbeuse ou pédante, est volontairement précise : appelons un chat domestique un Felis silvestris catus, nous sommes entre nous, n’est-ce  pas ? Mais ce détail ne doit jamais vous détourner du cours du roman, puisque ces termes savants s’insèrent avec une facilité déconcertante au fil des phrases, comme si vous maitrisiez la science du vivant.

Ce livre de 624 pages n’est pas de ces pavés lourds et indigestes qui vous le feront tomber des mains, mais plutôt un pavé qui libère, qui hurle une rage sourde, une catharsis de mots sans tomber dans la logorrhée vomitive. L’histoire de Touta (prononcer To-outa) et de Hitsujiko commence par une coïncidence un peu facile : ils se  retrouvent seuls sur une île déserte, le garçon ayant eu une éducation spéciale, saura les faire survivre deux ans, avant d’être récupérés et réintégrés à  la civilisation. Une fois passé ce prélat, l’histoire suivra trois personnages principaux, les deux enfants de l’île, puis Leni, un garçon-fille accompagné.e de son corbeau Kroi, personnages dont la psyché est aussi profonde que dérangeante. Comme pour les ouvrages d’Haruki Murakami (dont il est un disciple), on finit par accepter l’extraordinaire : les personnalités de ces enfants sont intrinsèquement déséquilibrées, désaxées, du moins pour le monde qui les a vu naître. Mais quand ce monde meurt, quand il ne digère plus ses parias, à savoir les  immigrés, les japonais hors-système, ces enfants surnaturels, émerge une société nouvelle. On ressent beaucoup l’intention de l’auteur nous de transmettre qu’ « il est préférable d’être anormal qu’intégré dans une société malade. » Car malade, la société japonaise l’est. Dans un contexte de réchauffement climatique accéléré par le déni des pays du Premier Monde, Tōkyō se tropicalise, attire de nombreux réfugiés climatiques, accueille de plus en plus d’animaux et de plantes qui n’auraient jamais du arriver là. Se côtoient deux sociétés, les Japonais « pure race » d’un côté, ancrés dans leur délire de consommation et d’œillères, et les autres, les habitants du Liban, le Talus,… Les premiers se verront acculés par les seconds et par la réalité qui les frappera dans un moment apothéotique et kafkaïen.

Evidemment, ce livre n’est pas à mettre dans toutes les mains. Il est écrit et destiné aux adultes, voire aux grands ados lycéens, selon leur maturité. Certaines scènes sont choquantes et violentes, principalement de meurtres et de sexualité déviante – vraiment déviante. Furukawa maîtrise ses sujets : climatologie, sociologie, médecine et épidémiologie, botanique, psychologie, psychiatrie même,… Aucun point ne sera traité à la légère, et tout s’imbrique pour créer un univers incroyablement vivant. Un autre conseil sera de prendre à vos côté une carte de Tōkyō afin de mieux vous repérer au fil des pages.

En bref, ce livre est une petite pépite, un grand cru, qu’il vous faudra déguster doucement. La quatrième ne ment pas, c’est bien l’année Zéro de Furukawa.