Quand le ciel pleut d’indifférence

Quand le ciel pleut d’indifférence

28 avril 2019 0 Par Mélanie

Auteur : SHIGA Izumi
Traduction : SUETSUGU Elisabeth
Titre original : MUjō no kami ga maioriru 無情の神が舞い降りる (litt. : le dieu sans cœur s’envole)
Éditeur : Philippe Picquier
Parution japonaise : 2017
Parution française : 7 mars 2019
ISBN : 978-2-8097-1413-5
Prix : 14€

Lire un extrait.

La quatrième :
Un homme parcourt les rues désertes et les jardins vides d’une petite ville proche de Fukushima, les poches remplies de nourriture pour les chats et les chiens livrés à eux-mêmes. Ce promeneur solitaire est revenu dans son pays natal pour prendre soin de sa mère, à la recherche de souvenirs éparpillés autour d’un amour d’enfance. Pour lui, la catastrophe a déjà eu lieu, il y a trente ans. Au cœur du roman surgit l’image magnifique d’un paon dont la beauté recèle un effroi mystérieux car il est associé à un drame dont l’homme porte la responsabilité – un secret de famille bouleversant. Le moment est venu pour lui de cesser de fuir pour tenter de réparer le passé et se réconcilier avec soi-même.

Mon avis :

Ce court roman déroute quelque peu. L’auteur né à Minamisōma a entrepris depuis la catastrophe de 2011 de collecter la mémoire du séisme et de l’accident nucléaire à travers les fictions, les films, les articles. C’est une de ces fictions, dont la base réelle ne me surprendrait pas (mais ce n’est qu’une supposition), qui est traduite ici.

Yoshida, quadra paumé, se balade dans les rues de sa ville natale située dans la zone sinistrée, interdite. Nous sommes deux semaines après le séisme, le tsunami et l’explosion de la centrale. Contrairement aux autres habitants, il ne part pas.
Sa mère, grabataire, réduite à l’état de corps qui respire, n’est pas transportable, et même s’il la hait, il se sent responsable d’elle. Alors il reste. Il s’occupe d’elle et le reste du temps, il marche ici et là, et se remémore.

La petite Misuzu, la camarade de classe venue de Tokyo avec qui il s’était lié d’amitié en secret, avait un paon, un « oiseau divin », comme lui répétait la petite fille. Yoshida ramenait des grenouilles pour le nourrir, en espérant le voir faire sa roue. Et un jour arriva le drame.

Aujourd’hui, Yoshida est célibataire, aigri, plutôt centré sur lui-même. Pas étonnant, s’il est sa seule compagnie depuis quelques temps… il boit, ne s’occupe plus tellement de lui, lis toujours les mêmes Shonen Jump, un « magazine illustré du temps où l’on croyait que l’amitié et l’effort l’emporteraient envers et contre tout ». Aigri. Et il porte un très lourd fardeau qu’il va enfin apprendre à accepter et apprivoiser.

Il rencontre Reiko à la faveur d’une intrusion dans une ancienne clinique qui lui est familière. Reiko est bénévole pour une association et s’occupe des animaux abandonnés, surtout ceux qui ont besoin de soins.

Tranche de vie, transformation induite par la force des choses pour aboutir à une amorce d’une acceptation de sa propre vie, voilà ce que racontent les 126 pages de ce roman. On suit Yoshida sur un peu moins de trois semaines, ses souvenirs, ses réflexions et ses rencontres régulières avec la jeune femme avec qui il apprend à recommuniquer avec les vivants.

Une interrogation concernant la traduction du titre : si le titre français est très poétique et renvoie à une certaine réalité du Japon d’après le 11 mars, je le trouve moins porteur de sens que le japonais « le dieu sans cœur s’envole ». En effet, il concerne aussi bien le dieu du roman que l’état « végétatif » de Yoshida qui reprend goût à la vie, tout sous le fond de liberté et de cages, qu’elle soit réelle ou métaphorique. Aussi le choix de ce titre m’interpelle…

Sans être un roman exceptionnel, ce n’est pas non plus un roman à ignorer, la lecture est très agréable, interpelle le lecteur, quelques paragraphes vont remuer nos beaux principes… c’est encore moins un roman feel good du tout-venant, même s’il parle en filigrane de la reprise en main de soi.
Il est très ancré dans la réalité, tout est progressif, rien de magique -Rome ne s’est pas faire en un jour : on ressent la lassitude et l’incompréhension du personnage principal, la patience et la détresse calme de Reiko, qui semble aimer sauver les âmes perdues,  l’attente d’une fin qui tarde à venir. La fin du drame, la fin des souvenirs, la fin de la vie, la fin de la mission de sauvetage. Mais qu’est-ce que la fin si elle n’a pas de recommencement ?