Poèmes

Poèmes

28 octobre 2018 0 Par Mélanie

Auteur : NAKAHARA Chūya 中原 中也
Traduction : Yves-Marie ALLIOUX
Éditeur : Philippe Picquier
Parution française : 2018 (première édition 2005)
ISBN : 978-2-8097-1355-8
Prix : 9€

La quatrième :
Le vent se lève, les vagues grondent,
Et devant l’infini j’agite les bras
Celui qu’on appelle le « Rimbaud » japonais eut plus que des affinités avec le poète voyant, dont il traduisit les Poésies et des lettres à Verlaine. La fulgurance de son talent – ses premiers poèmes furent publiés en revue à treize ans –, la liberté de sa vie vouée à l’art et à un amour impossible pour une jeune femme, sa disparition prématurée à trente ans, ont très tôt entouré Nakahara Chûya (1907-1937) d’une aura de légende. Aujourd’hui encore, il est l’un des poètes les plus lus et les plus aimés de la jeunesse.
Voici 66 poèmes accompagnés de textes critiques et de documents sur sa vie, de celui qui « rêvait les rêves » d’un « monde d’avant les mots », comme une île au trésor dont on aurait la voie d’accès.

Mon avis :

Nakahara Chūya est un poète majeur du Japon malheureusement assez méconnu en France, pays qui le fascinait par ses poètes, principalement Rimbaud et Baudelaire. Il est d’ailleurs surnommé le Rimbaud japonais, bien que par certains aspects, je lui trouve un peu d’Apollinaire, dont il est presque le contemporain. Nakahara est mort jeune, à seulement trente ans, en 1937.

Pour situer ce poète, sachez qu’il est contemporain, à peu de choses près, d’Apollinare, Aragon, Cocteau, Senghor, Eluard,… mais son poète français préféré, celui pour qui il apprendra le français et qu’il traduira en japonais, c’est Arthur Rimbaud.

Sa poésie est en effet assez proche en terme de thématique de celle de Rimbaud : sombre, mélancolique voire macabre, marquée par la perte de celle qu’il aimait plus que tout, puis de son premier fils, peu de temps avant sa propre disparition. Murakami Ryū lui reprochera d’être « geignard », et je comprends qu’une mélancolie marquée à ce point puisse agacer. Si vous n’êtes pas amateurs du genre, passez votre chemin, bien que vous passerez à côté de textes intéressants.

L’ouvrage se divise en trois parties : une préface, par le président de la Société Nakahara Chūya, les poèmes (divisés en plusieurs parties également), puis une postface du traducteur, assortie de longues notes explicatives pour une majorité des textes, que ce soit de choix de traduction, de choix de textes ou de contexte d’écriture. Cela en fait un livre d’une grande richesse, qui permet au lecteur d’avoir une lecture complète de l’œuvre du poète.

La poésie de Chūya est une poésie très sombre, où suinte un sentiment de solitude et d’abandon (La Tristesse est salie, Voici venir les temps…), accompagnant une quête vaine d’absolu. On est face à un poète hanté par l’image de la mort : son enfant, bien sûr, mais aussi sa propre mort (Les Os, Été, Embrasement vespéral, …).

On trouve aussi des instants fugaces, comme des rêves : Pluie dans la nuit, qui est une image de Verlaine, ou encore Sur le lac, qui évoque une balade nocturne (fantasmée ?) avec sa bien-aimée.

Ne vous méprenez pas : la poésie de Chūya n’est pas qu’un déversement de larmes et de grise tristesse, mais aussi une beauté ingénue, d’une grande plénitude et d’une justesse indicible. C’est du moins ce que m’inspire, par exemple, ce poème :

Retour

Secs les piliers et secs les jardins
Aujourd’hui il fait beau
Sous la terrasse une toile d’araignée
Bouge langoureusement

Les arbres morts respirent dans la montagne
Qu’il fait beau aujourd’hui
Au bord des chemins l’herbe dessine
Une ingénue tristesse

C’est mon pays
Un vent frais s’est levé
Pleure sans hésiter
Me dit a vois basse une femme plus âgée

Oh       toi qu’as tu fait…
Me dit le vent qui vient souffler

Il serait complexe de pouvoir parler plus en détail de la poésie de Chūya sans faire de la paraphrase de l’étude du traducteur, Yves-Marie Allioux étant un grand spécialiste francophone de la poésie japonaise.

Un regret néanmoins, regret que j’avais déjà lors de la première édition : l’absence des poèmes en japonais, que je peux néanmoins comprendre pour des raisons, peut-être, de ligne éditoriale ou de pages supplémentaires.

Si preuve il fallait de la notoriété de Nakahara Chûya et de son impact sur la littérature japonaise, il est aujourd’hui un personnage assez présent dans la pop culture :

  • Il est un des personnages du manga et de l’anime Bungo Stray Dogs.

Note : le poème en anglais en introduction de la vidéo est La tristesse est salie.

  • le chanteur d’acid folk et également poète Kazuki Tomokawa a chanté ses poèmes dans deux albums, Nakahara Chuya Sakuhinnshu, qui est en fait un réenregistrement de Ore no Uchide Nariymanai Uta. Il est connu pour son chant spécial.

  • le personnage Shiro Sanada, dans Space Battleship Yamato 2199 est souvent représenté avec des poèmes de Chūy’a.

Deux poèmes pour lesquels j’ai une certaine affection, bien que le choix fût assez difficile.

Gueule de bois

Matin ! Un soleil sans éclat brille
Dans le vent.
Mille anges
Font du basket.

Je ferme les yeux,
Tristement ivre.
Plus besoin de ce poêle
Avec sa rouille blanche.

Matin ! Un soleil sans éclat brille
Dans le vent.
Mille anges
Font du basket.

La petite fille et la pluie

Si elle est là dans un coin de la cour
C’est qu’il y a la quelques iris en fleurs

Les iris battus par la pluie
N’entendent plus le chant de l’harmonium

Doucement, la pluie tombe toujours
Et les fleurs, les feuilles, les terres des champs ont perdu tout espoir

Chose étrange
Si on regarde bien

Sous le ciel, les montagnes et l’école
Tout commence à tourner tranquillement

Tout hors les fleurs
Comme dans un rêve défunt

 

Pour aller plus loin, quelques liens :

En japonais : Le musée Nakahara Chûya à Yamaguchi http://www.chuyakan.jp/, qui a célébré le centenaire de la naissance du poète l’an passé.

Toujours en japonais, le site Aozora qui mets en ligne les textes littéraires japonais libres de droit.