JAPON ! Panorama de l’imaginaire japonais

En voilà un beau projet  Ulule à soutenir ! Les Moutons Electriques, superbe et géniale maison d’édition dont je suis  personnellement les aventures depuis leurs débuts (en 2004), a lancé il y a déjà  un certain temps un financement participatif pour ce bel ouvrage de Julie Proust Tanguy, déjà auteur de Pirates ! et Sorcières ! (entre autres !).

A cette occasion, elle a eu l’immense gentillesse de m’accorder un peu de temps pour répondre à  quelques questions…

 

Une rapide présentation, votre parcours, et comment en êtes-vous venue à aimer le Japon ?

Je suis tombée dans la marmite de l’écriture toute jeune et le chaudron du Japon n’était, ma foi, pas très loin : je fais partie de la génération club Dorothée, mon enfance a donc été remplie de rêves animés à la cosmo-énergie étourdissante ! Plus tard, à l’adolescence, j’ai découvert la littérature japonaise (j’apprenais par cœur des pages de Kawabata), son cinéma (avec une tendresse particulière pour les kaiju eiga) et sa culture traditionnelle. Mon meilleur ami, hélas décédé trop jeune, était franco-japonais : c’est grâce à lui et à sa mère que j’ai découvert le monde des temples et des sanctuaires, l’arôme du matcha, la richesse de la cuisine japonaise… Ils ont tous deux transformé en passion ce qui était jusque-là une grande source de curiosité. Mon premier voyage au Japon m’a rendue encore plus inconditionnelle…
Je n’écris pourtant que fort tard sur le Japon, alors que je publie depuis longtemps – j’avais seize ans lors de la sortie de mon premier livre, Fantasmique & Faërie, un recueil de poèmes brassant fantasy, fantastique et science-fiction (L’œil du sphinx, 2000).

Je voulais atteindre un certain niveau de connaissance et avoir une vision plus globale de la culture japonaise avant de me lancer… et aussi me faire la plume sur d’autres passions, avant de me lancer dans un projet aussi ambitieux. Mes études de lettres classiques et mon métier de professeur m’ont ainsi poussée à écrire un guide de L’Antiquité romaine pour les éditions Eyrolles (2016) ; mon amour pour les grands archétypes de l’imaginaire populaire m’a permis de rencontrer mon principal éditeur, Les Moutons électriques, et de consacrer deux essais ludiques autour de deux grands personnages de mon enfance : les Pirates ! (2013) et les Sorcières ! (2015). Je me suis aussi amusée à tenir un site de critique littéraire, De Litteris (http://www.delitteris.com/), pendant quelques années : c’est un excellent exercice pour écrire régulièrement !

 

Il y a pléthore de livres sur le Japon… Pourquoi cet ouvrage ?

Je suis toujours frappée, quand je parcours ma bibliothèque de nippophile ou les rayons de ma librairie japonaise préférée (Junku), par le fait que les livres consacrés au Japon ne s’intéressent souvent qu’à un seul aspect de sa culture et de son imaginaire : y sont étudiés soit les aspects traditionnels, soit la pop-culture. Les deux sont rarement brassés, ou alors sur un thème très spécifique (toutes les histoires du manga cherchent ses racines dans les arts traditionnels, par exemple). On n’offre presque jamais de regard global sur les prolongements de la culture traditionnelle dans la culture moderne : la présence de celle-ci me saute pourtant toujours aux yeux ! Pire, on essaye parfois de faire du Japon une éternelle terre de contrastes où l’on opposerait l’élégance honorable des geishas et des samouraïs à l’énergie survoltée de l’univers otaku. J’avais donc envie d’écrire un panorama de l’imaginaire japonais qui expliquerait, à travers différents thèmes, que l’opposition n’est pas si forte qu’on le croit et qu’il y a bien des liens, souvent insoupçonnés ou méconnus par les Occidentaux, entre ces mondes en apparence incompatibles.

Avec ce livre, je propose donc un voyage kaléidoscopique entre tous les aspects de la culture japonaise : son art de raconter des histoires, son rapport au temps et à l’espace, ses grandes figures tutélaires, son imaginaire scientifique, son rapport aux étrangers… Je veille également à m’appuyer sur tous les médias disponibles : littérature, cinéma, manga, animation, jeux vidéo, musique, graphisme, arts traditionnels… Je tiens à mettre en valeur la richesse de la création japonaise !

 

J’ai cru voir qu’il y avait des chapitres supplémentaires (paliers atomisés !), un petit guide otaku…, cela veut dire qu’il  pourrait y avoir un second livre ? Ou autre chose ?

Je suis ravie que le palier « essai sur Makoto Shinkai » ait été débloqué : cela fait dix ans que je suis l’œuvre de ce réalisateur et j’avais très envie de lui consacrer plus que les petits paragraphes que j’ai dissimulés ici et là dans mon analyse globale. Cela permettra au public français, qui l’a plus largement découvert avec Your Name, d’embrasser la complexité de son œuvre – je ne me limiterai pas, dans mon analyse, à ses films, et compte également parler des romans, mangas, publicités…

Les 32 pages supplémentaires me permettront de ne pas me brider sur certains sujets pour lesquels j’avais dû restreindre ma fougue. Quant au guide géographique otaku (qui, j’espère, sera débloqué dans quelques jours, grâce à vous, chers lecteurs !), c’est effectivement une forme de promesse : j’avais très envie d’écrire un guide de voyage autour de la pop-culture japonaise. Ma super équipe éditoriale a décidé de me laisser vivre mon rêve ! Il sera écrit en version poche pour les contributeurs du financement participatif, mais j’espère pouvoir l’écrire en version moins abrégée dans quelques temps…

Que manquerait-il ?

La version de Japon !, avec tous les paliers atteints, est une version complète, qui sera mise à jour avec des sources plus récentes en fonction des rééditions qu’il pourra éventuellement y avoir.
C’est surtout le guide géographique otaku qui pourrait voir le jour dans une édition plus  grosse, dans un format pratique à emmener en voyage. Mon but est de proposer au lecteur un guide orienté pop culture, avec des adresses connues et méconnues (le musée Shigeru Mizuki et de Gegege no  Kitaro !), des circuits à thème, par exemple, pour visiter les lieux qui ont inspiré des séries et animes emblématiques, comme Your Name ou Princesse Mononoke. Pour moi, il s’agit de combler une frustration, puisque les informations ne sont pas toujours accessibles autrement qu’en anglais, voire en japonais. Sans maîtriser un minimum ces langues, c’est très compliqué…

A titre personnel, qu’est-ce que vous aimez  le plus dans le Japon ?

Euh.. (rires). Une certaine fascination pour ce pays qui est trop souvent réduit à des clichés, mal connu et mal exploré. J’avais aussi envie d’écrire un livre d’un point de vue japonais, et non occidental, débarrassée des préjugés des occidentaux. J’ai un esprit très obsessionnel et quand je m’intéresse à quelque chose, j’aime me couler dans un milieu, un thème pour mieux l’appréhender et  changer mon paradigme mental, afin d’avoir une approche plus juste.

Et plus saine, je pense. Le fameux « entre traditions et modernité »…

(rires) Marre des clichés ! Explorer un pays, une culture, c’est comme changer de point de vue et d’approche. C’est comme quand on lit un livre de fiction, on vit l’histoire, on s’imprègne de l’univers, on l’intègre et le comprend jusqu’à ce qu’il devienne complémentaire de nous-même.
La narration japonaise, qu’elle soit dans les animes mais aussi dans les romans, les  mangas, est  particulière. Les Japonais ont une façon différente de raconter des histoires. S’approprier la culture permet de mieux comprendre cette narration, par exemple. C’est justement un des thèmes de Japon !.

En parlant des thèmes, une présentation de la table des matières, dévoilée sur Ulule début mai.

Il y aura donc en plus, l’annexe sur Makoto Shinkai,  le réalisateur de Your Name, que je suis déjà depuis une dizaine d’années qui retracera son parcours, ses œuvres…

Au vu de la variété du public nippophile en France, ce genre de livre manquait au paysage éditorial. Il y a de nombreux livres de qualité sur des thèmes précis, l’Imaginaire érotique au Japon d’Agnès Giard, l’Histoire du manga de Karyn Poupée, pour n’en citer que deux, mais aucun essai qui ne brasse tous les thèmes de l’imaginaire, des origines à nos  jours.

N’y aurait-il  pas le risque de faire trop universitaire ? Le terme d’essai fait souvent fuir certains lecteurs, craignant de se retrouver face à un style pompeux et pompant.

C’est vrai que le terme peut  effrayer, mais  d’une part, je travaille ma manière d’écrire de  façon à être accessible à tous les publics. Il est important pour  moi de faire voyager le lecteur plutôt que de se crisper sur des terminologies. Mon expérience de professeur en collège aide beaucoup aussi à une forme de pédagogie et d’accessibilité.

En exemple, un article dévoilé lui aussi sur Ulule !

Kabuki versus Anime

À l’origine terme lié au monde de la prostitution (le verbe kabuku désigne un comportement extravagant, provocateur, turbulent, libertin), le kabuki propose une scène théâtrale qui, si elle est aussi sophistiquée que le nô, ne connaît pas de retenue. Il faut dire qu’il s’adresse à un public plus populaire, qui mange pendant les pièces, les commente et collectionne les portraits des acteurs sous forme d’ukiyo-e[1]. Ses pièces historiques ou ses drames mettent en scène des situations conflictuelles provoquées par une rupture avec certains codes sociaux : l’harmonie de la société y est menacée par un individu laissant libre cours à une passion douloureuse ou à une ambition dévorante, autant de sentiments exacerbés qui lui font oublier ses devoirs. Dans ces histoires, on multiplie les rencontres amoureuses et les embuscades, on laisse pour morts des personnages qui ressuscitent selon les besoins de l’intrigue, on change d’identité, on bénéficie d’interventions miraculeuses, on est déchiré par les contradictions entre le giri (le devoir) et le ninjō (les sentiments personnels). Les morceaux de bravoure laissent parfois place à des scènes « humides » (nurebu) jouées de manière stylisée et suggestive ou à de grands chagrins pathétiques où l’humidité a le goût, cette fois-ci, de larmes sacrificielles. On meurt longuement, en se remémorant ses prouesses herculéennes ou ses exploits érotiques.

Les acteurs s’illustrent dans différents styles : onnagata (travestissement en femme), aragoto (manière rude, flamboyante, emphatique, exagérée, tout de machisme exacerbé[2]) et wagoto (douce, retenue, presque maniérée sans être efféminée). Ce jeu outrancier mais suggestif sera plus tard repris dans le rakugo, cette forme de stand-up (si l’on peut dire, l’humoriste étant ici agenouillé face à son public) encore très apprécié de nos jours.

Danjūrō Ichikawa VIII jouant Arajishi Otokonosuke deToyokuni UtagawaIII (1849)

Comme dans le nô, les comédiens enchaînent les kata : certains sont particulièrement attendus par le public, comme le fudō no mie, cette sorte d’arrêt sur image qui exprime, paradoxalement, le dynamisme par l’immobilité. L’acteur y exprime au cours d’un ma, un intervalle silencieux, toute la puissance de son personnage : sabre tiré, pointe dirigée vers le ciel, rosaire à la main, il se dégage de l’arrière-plan. Le genroku mie est la pose du guerrier sûr de sa force, défiant les autres : genou droit plié, jambe gauche tendue latéralement, sabre dans la main gauche, le combattant brandit derrière lui son poing droit serré. Ce concept de postures symboliques, exaltant l’apogée émotionnelle d’un personnage, inspirera maintes cases de manga ou de gros plan d’anime : chacun se souviendra de l’éternelle jambe lancée en arrière d’Olivier Atton dans Olive et Tom[3], du poing brandi de Seiya dans les Chevaliers du Zodiaque[4], des poses pleines de défi arborées par chacune des guerrières de Sailor Moon[5] à la fin de leurs transformations…

Le Ma façon Kamen Rider (photo par Julie Proust Tanguy)

Bref, on se rappellera de ces moments rituels qui, dans chaque épisode ou chapitre, livraient une image déjà vue maintes fois mais exprimant une puissance attendue : il en était de même, pendant l’ère Edo, pour les spectateurs de kabuki, qui hurlaient le nom de l’acteur, leurs encouragements et leurs compliments (kakegoe), avant et après chaque pose. Ce qui peut donc paraître répétitif, à nos yeux occidentaux, est donc un moment espéré et fort prisé au Japon.

Le Ma façon One Piece (photo par Julie Proust Tanguy)

1 Le lecteur désireux de visualiser l’atmosphère d’une pièce de kabuki pourra regarder, avec profit, ce très beau film d’animation qu’est Fusé : Memoirs of the Hunter Girl (Fuse Teppō Musume no Torimonochō, Masayuki Miyaji, 2012).

2 C’est le style qui a le plus laissé de traces dans l’art des seiyū, ces doubleurs d’anime, quasi-déifiés par les otakus.

3 Kyaputen Tsubasa, Yôichi Takahashi (1983-1986).

4 Seinto Seiya, Masami Kurumada, (1986-1990)

5 Op.cit.

Merci beaucoup pour cet entretien, chère Julie Proust Tanguy, en souhaitant le meilleur aux projets à venir, puisque celui-ci a presque atteint le dernier palier des 35000 euros de financement…

Merci à vous ! Et des surprises à venir, si ce palier est dépassé…

 

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