Contre la pauvreté au Japon

Contre la pauvreté au Japon

20 janvier 2019 0 Par Mélanie

Auteur : YUASA Makoto 湯浅 誠
Traduction : Rémi Buquet
Titre original : Han hinkon : suberidai shakai kara no dasshutsu 反貧困―「すべり台社会」からの脱出 (L’Anti-pauvreté, en finir avec la société toboggan)
Éditeur : Philippe Picquier
Parution japonaise : avril 2008
Parution française : 3 janvier 2019
ISBN : 978-2-8097-1382-4
Prix : 20,50€

La quatrième :
La pauvreté hante désormais un des pays les plus riches du monde. Cet essai explique ce qu’est la pauvreté de tous les jours au Japon, les différents mécanismes d’exclusion et les causes de son augmentation, à travers de multiples exemples de vies quotidiennes. Il présente les solutions existantes et possibles, imagine une société de nouveau solidaire et réinventée par des travailleurs précaires ou des sans-abri décidés à s’organiser.
Un regard inédit sur la société japonaise. Et la nôtre.

Mon avis :

C’est un passionnant ouvrage sur une facette trop méconnue du Japon, qu’on imagine riche et aisé. On entend souvent que le taux de chômage y est bas, aux alentours de 4%. Mais que cache ce chiffre ? Une pauvreté grandissante, une exclusion toujours plus grande, avec des filets de sécurité sociale très lâches.

Yuasa, diplômé de l’université de Droit de Tokyo, rencontre et aide à travers son organisation Moyai (en français, « Amarrage ») les gens tombés dans la pauvreté à faire leurs démarches pour s’en sortir et rebondir au mieux dans une société qui faillit à aider les plus faibles. Il décrit le Japon comme une « société toboggan », parce qu’une fois que la chute est amorcée, on ne peut pas s’agripper. On glisse irrémédiablement tout en bas.

Dans un texte érudit et accessible divisé en deux parties (Sur le terrain de la pauvreté et L’anti pauvreté), sourcé et riche en exemples, il explique en quoi la société japonaise n’est pas une société exempte de pauvres, de pauvreté (extrême), et qu’elle est plus importante que les chiffres officiels avancés. En effet, le gouvernement refuse d’enquêter sur ce sujet, arguant que c’est impossible, alors qu’il le faisait encore dans les années 60. En effet, si le gouvernement le reconnaissait, il serait obligé d’agir, car une absence d’action serait anticonstitutionnelle. Pourtant, des chiffes officiels ont bien été donnés, après enquête et travaux minutieux, mais ils ont été utilisés pour réduire encore plus les aides.

Pour sa démonstration, Yuasa s’appuie sur les travaux du prix Nobel d’économie 1998, Amartya Sen, qui a développé le concept de capabilité (en japonais, tame, « réservoir ») :

  • Exclusion du parcours éducatif
  • Exclusion de lemploi
  • Exclusion de l’aide familiale
  • Exclusion des aides sociales
  • Exclusion de soi-même.

Aides refusées pour des prétextes fallacieux, isolement, pas d’adresse fixe… nombreux sont ceux qui sont réduits à rien et qui perdent la dernière chose qu’il leur reste : leur dignité d’humain. La pauvreté mène au délit pour survivre, à la maltraitance familiale et, dans des cas extrêmes mais hélas bien réels, des meurtres et suicides, qui auraient pu être évités.

Il explique également en quoi la responsabilité individuelle, qui est invoquée systématiquement dans ces situations, n’est qu’une manière d’éluder la question, et Yuasa explique avec précision et simplicité les différentes étapes de la chute, et pourquoi il n’est pas possible de remonter seul.

Dans une seconde partie, Yuasa développe longuement l’anti-pauvreté, les systèmes en place et leurs défauts, ce qu’il faudrait faire et surtout, l’urgence d’agir. S’il espère que les choses changent enfin, il n’est malheureusement guère optimiste pour l’avenir et semble réellement compter sur les bonnes volontés des citoyens, sur leur volonté de se serrer les coudes et d’aider leur prochain, sur leur capacité à prendre conscience que le gouvernement ne bougera pas.

Il est difficile de refermer ce livre et rester indemne face à cette souffrance ignorée et cette injustice sociale. Au-delà de la dimension du Japon, où certaines spécificités culturelles apparaissent (cacher sa situation à sa famille, par exemple), ces problèmes et solutions s’appliquent à toute société occidentalisée, dont la France, qui connaît les mêmes mécanismes. C’est pourquoi la lecture de ce livre permet de mieux comprendre une facette souvent mal, pas ou peu éclairée de nos sociétés.

Pour aller plus loin : un article du Monde